Opinion

Un an après, de la poudre aux yeux qui donne envie de pleurer

(cc) romain veillon

Depuis quelques semaines, les journalistes affluent de nouveau à Molenbeek en nous posant la question la suivante : un après les attentats de Paris, qu’est ce qui a changé ? Est-ce ça va mieux ? Est-ce pire ? Sarah Turine, Echevine de la jeunesse, de la cohésion et prévention sociales et du dialogue interculturel à Molenbeek.

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Par Sarah Turine
Publié le 13 novembre 2016

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Niveau 3

J’ai évidemment envie de répondre que ça va mieux. J’ai envie de répondre que la commune n’a pas attendu ces attentats pour mettre en place un plan d’action de lutte contre la radicalisation, que dès l’automne 2013 et l’apparition du phénomène des départs vers la Syrie, nous avons commencé à en parler avec les acteurs de première ligne, mis en place les premières formations et les premières actions de prévention, que nous avons pu, avec l’aide du fédéral, constituer une cellule de prévention à la radicalisation et que le plan canal a permis d’augmenter le nombre de policiers.

Mais ce serait mentir et se cacher. Car c’est évidemment largement insuffisant : nous fonctionnons avec des bouts de ficelle, sans réels moyens supplémentaires. Sans compter que les acteurs de première ligne, qu’ils soient éducateurs, professeurs, assistants sociaux, animateurs voient le bagage de leurs missions s’alourdir à chaque délitement de la société.

Et c’est bien cela qui est inquiétant, un an après les attentats de Paris. L’Etat n’a toujours pas été capable de saisir le défi à la hauteur de l’enjeu. Un réel examen de conscience sur les raisons de la dislocation du ciment de notre société était nécessaire pour proposer un vrai plan sociétal. Mais chacun s’est contenté de garder ses œillères et de donner des réponses de court terme pour rassurer l’opinion publique qu’il était bien en train d’agir : Le Gouvernement fédéral a annoncé en fanfares et trompettes un plan à 400 millions d’euros ; les entités fédérées, plus discrètes, ont chacune affirmé agir, sans plan, mais avec un saupoudrage de moyens dans une palette de "mesurettes permettant de contenter tout le monde (ou personne). Quant aux communes, elles nagent en première ligne à tenter de recoller les morceaux des fissures provoquées par mesures d’austérité et d’exclusion à tout va de responsables qui s’en lavent les mains depuis l’Europe jusqu’aux Régions.

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Niveau 4

Prenons l’exemple du Plan Canal, présenté comme la mesure phare du Gouvernement fédéral en matière de lutte contre le radicalisme violent en Région Bruxelloise. Ce Plan est effectivement emblématique des faillites de l’approche gouvernementale en la matière : le recours à la communication politique au détriment de l’action efficace, l’inclinaison aux postures martiales, sécuritaires et stigmatisantes, et, sous prétexte que dans notre Etat Fédéral, la prévention (et l’éducation et la culture) est du ressort des Régions et des Communautés, le déficit de vision de long-terme et l’aveuglement feint sur les causes profondes du radicalisme violent.

Le plan Canal aurait pu, aurait dû, être un plan concerté entre le Fédéral et les entités fédérées (Région, Communautés, communes) intégrant l’ensemble des volets depuis le sécuritaire jusqu’à la prévention en passant par la justice, l’éducation et la culture.
Mais le Plan Canal, c’est avant tout une grande opération de communication opérée sur le dos des Molenbeekois. Cet exercice a permis au Ministre de l’Intérieur de concrétiser, chiffres à l’appui, son engagement à « faire le ménage » à Molenbeek.
Les moyens policiers déployés dans le cadre du Plan Canal ont conduit à une politique vertigineuse de chiffres :

450 ASBL sur les 1571 dont le siège est à Molenbeek ont reçu une visite de la police. Elles ont été « visitées » non pas parce qu’on leur suspectait un lien avec le terrorisme et ou une activité criminelle. Elles l’ont été parce qu’elles n’étaient pas en ordre sur le plan administratif. Leur tort principal : une nonchalance administrative mais surtout le fait d’être des associations Molenbeekoises, donc a priori suspectes du pire. 59 de ses ASBL font l’objet de procédures judiciaires. Pour quels types de faits ? Terrorisme, radicalisme violent… ou infractions urbanistiques ou liées aux lois sur le travail ? On ne nous le dit pas, comme pour mieux nous laisser imaginer le pire…

5073 logements ont été « visités » à Molenbeek en l’espace de 6 mois. Ces visites domiciliaires ont donc concerné 12444 Molenbeekois, soit plus de 10 % des résidents de la commune... Pour quels résultats ? 589 personnes n’y habitent pas et 61 maisons sont insalubres… Mais en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme, on ignore la réalité de la prise de cette pêche en eaux (très) profondes.
Dans les deux cas, les chiffres de Monsieur Jambon cachent plus qu’ils ne montrent, stigmatisent plus qu’ils ne rassurent.

Enfin, le Plan Canal nous promettait des renforts policiers, réclamés depuis longtemps, notamment pour renforcer les effectifs de la police de proximité, fondamentales dans la prévention de la radicalisation violente. 57 policiers supplémentaires ont été affectés à la zone de police Ouest dont, en théorie, 20 policiers de quartier pour Molenbeek, et les autres répartis entre les services anti-banditisme, radicalisation, recherche et socio-économique. Nous pouvions nous satisfaire de ce renforts policier et de leur ventilation entre les différents services, jusqu’à apprendre dans la presse que les policiers de quartiers voient leur nombre passer de 12 à 6…Nous espérons, à la fois pour les policiers et pour la lutte contre le terrorisme, que les effectifs supplémentaires ne se limiteront pas à multiplier les contrôles d’ASBL et les visites domiciliaires !

Ces mesures sécuritaires font-elles reculer le risque terroriste à court, moyen et long-terme ? Poser la question de l’efficacité du Plan Canal en matière de lutte contre le radicalisme et le terrorisme, c’est être hors sujet : en réalité, ce qui compte ce n’est pas l’effet des mesures sur la réalité du risque terroriste mais l’effet de l’annonce de ces mesures sur les perceptions du grand public. Il semble que l’essentiel pour le Gouvernement n’est pas d’agir efficacement mais de donner l’impression d’agir ; la présence des militaires dans les rues en est l’exemple plus emblématique : qui croit encore l’efficacité ce dispositif ? L’essentiel est de donner l’impression de faire, quitte à défaire en réalité ; offrir l’impression de ramener l’ordre quitte à créer les conditions d’un désordre futur.

En effet, si seulement ce Plan se limitait à ne pas être efficace, nous n’aurions aux lèvres qu’un goût amer de regret et d’occasion manquée. Mais les mesures de ce Plan risquent d’alimenter le marécage dans lequel se forment les trajectoires de radicalisation violente.

En ce sens, il éveille auprès d’acteurs de terrain, mais aussi d’habitants et d’élus locaux à Molenbeek-Saint-Jean et ailleurs, un profond sentiment d’indignation et de gâchis. Les acteurs de première ligne, qu’ils soient fonctionnaires, travailleurs associatifs, bénévoles ou simplement citoyens, n’ont pas vu leurs moyens augmenter (ou à la marge) pour tout le travail de prévention, de cohésion, d’émancipation qu’ils mènent quotidiennement.

Pourquoi nous, Molenbeekois, nous faisons-nous contrôler à une échelle aussi massive ? Pourquoi sommes-nous les seuls à subir ces mesures d’exception aux antipodes du principe de proportionnalité dans un État de droit ? L’État, à travers son approche sécuritaire « bête et méchante » renforce le sentiment d’injustice et de vexation, présent chez de nombreux Molenbeekois, jeunes et moins jeunes. Il creuse ce fossé entre citoyens des quartiers populaires et institutions (école, police, justice) que les acteurs de première ligne s’acharnent quotidiennement à combler. Il offre en définitive des leviers nouveaux aux recruteurs et aux prédicateurs de la haine.

Tout cet arsenal sécuritaire, tout cet argent investi, pour rien, dans un contexte de redressement des finances publiques se faisant sur le dos des plus précaires. Alors qu’il y a urgence à mettre un terme aux coupes budgétaires imposées au monde judiciaire afin de lutter efficacement contre la menace terroriste et préserver notre État de droit. Alors qu’il y a urgence à renforcer nos services de renseignement et remplir le cadre policier par l’engagement de policiers de quartiers et de proximité.

L’urgence aujourd’hui, c’est le renforcement des capacités des acteurs de première ligne. Il faut lever les obstacles auxquels ils sont confrontés, leur donner des moyens, leur permettre de travailler dans la durée, et s’appuyer sur leur expertise. C’est là qu’il faut désormais investir énergie et moyens.

Enfin, le sens de l’État doit nous imposer de sortir de l’opposition entre sécurité et prévention, mais sortir aussi du cloisonnement entre les compétences de l’Etat fédéral et des entités fédérées, sortir aussi des logiques partisanes.

Seule compte en réalité l’opposition entre les mesures sécuritaires ou préventives efficaces et celles, tel le Plan Canal, qui ne le sont pas ou même sont contre-productives.

Sécurité, prévention, justice, éducation, culture, toutes ces politiques qui font le ciment de notre société, comme le court, moyen et long-terme, doivent être articulés et équilibrés. Pour chaque euro investi dans la mobilisation de moyens sécuritaires, un euro, au minimum, doit être investi dans des dispositifs de prévention, de cohésion sociale, d’émancipation, d’éducation et culturels.

Notre pays vit un moment historique qui appelle nos dirigeants à faire preuve de sens de l’État. Le sens de l’État, c’est renoncer aux postures et s’attacher à l’action efficace, défier la logique du bouc-émissaires, privilégier l’intérêt public et le souci des générations futures à la myopie électoraliste. Avoir le sens de l’État en matière de lutte contre le terrorisme, c’est aussi comprendre que le succès de l’État islamique dépend moins des attaques qu’ils mènent contre nous que de nos réactions à ces mêmes attaques qu’il s’agisse de représailles contre les musulmans, d’un accroissement des contrôles policiers et des mesures d’exception. Comme le dit Jean-Pierre Filiu, « l’objectif de l’Etat islamique est d’entraîner une réponse exclusivement sécuritaire qui entérinerait la transformation de problèmes sociaux en questions identitaires. Ce serait une grave erreur ».

Malheureusement, c’est dans cette grave erreur que semble nous entraîner le Gouvernement fédéral.

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Niveau 5

Un dossier suivi par

Sarah Turine

Sarah Turine

Secrétaire régionale ECOLO-Bruxelles
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